Le pôle pénal financier près le tribunal de Sidi M’hamed, à Alger, a entamé, mercredi dernier, l’examen de l’affaire liée à deux dossiers relatifs à des passations de marchés publics, impliquant des cadres dirigeants de l’Agence nationale des loisirs et de la jeunesse (Analj), dont quatre en détention, alors que Abdelkader Khomri était ministre de la Jeunesse et des Sports et responsable de la gestion de l’Anep.
Et c’est avec ce dossier que le juge a entamé le procès, en appelant à la barre, les quatre anciens dirigeants, Abdelkader Khomri, ex-PDG (1999-2004), son successeur, Ahmed Boucena (2004-2015), Lezhari Labter, directeur de l’édition et Mourad Absi, directeur des finances et de la comptabilité, pour répondre des griefs d’ «abus de fonction» , d’«octroi d’indus avantages» et de «dilapidation de deniers publics».
Des faits pour lesquels ils sont sous contrôle judiciaire depuis le mois de novembre 2022, alors que l’un d’eux, Ahmed Boucena, a fait l’objet d’une quatrième inculpation, à savoir «enrichissement illicite». Il est le premier à passer devant la barre. D’emblée, il rejette toutes les charges retenues contre lui et confirme au juge qu’il avait occupé, durant des années, le poste de directeur général adjoint de l’Anep et il était aussi président de son conseil d’administration.
Son travail, dit-il, se résume à aider le PDG à préparer les dossiers et à assurer l’intérim lorsqu’il s’absente. «Cela veut dire que vous étiez au courant de tout et participiez à la prise de décision», lance le juge. Contrarié, Boucena renvoie la balle vers son ancien PDG, Abdelkader Khomri. «C’est lui qui prenait les décisions. Il avait son équipe avec laquelle il travaillait. Je n’y participais pas. Nous avions des unités de transport et du livre ainsi que Epsofine de sondages et ACS de signalétique des spots publicitaires. Les deux premières fonctionnaient, mais ce n’était pas le cas pour les deux autres», répond le prévenu. Interrogé sur les raisons de l’échec, il commence par évoquer «l’absence de marché», mais dès que le juge lui fait remarquer qu’il était directeur général adjoint de 1995 jusqu’à 2004, il pointe du doigt Abdelkader Khomri. «C’est lui et son équipe, choisie de manière unilatérale, qui avaient la mainmise sur l’Anep puis sur le groupe. J’étais totalement marginalisé», affirme-t-il.
Le juge : «Qui a eu cette idée de filialisation de l’Agence ?» Boucena : «Ce ne sont pas mes idées. Khomri travaillait avec son groupe et la proposition de la filialisation a été faite de manière confidentielle.» Le juge lui signale qu’il était «président du conseil d’administration», il lui répond : «Mon rôle se limitait à préparer les réunions et l’ordre du jour du conseil», en précisant que ce dernier «n’a pas validé» le plan de filialisation. «C’est Khomri qui est responsable du projet de filialisation.» Pour le prévenu, «ce plan a été une perte».
Ahmed Boucena, ou la stratégie de négation
Le juge : «Qui a choisi la maison d’édition Dar Al Farabi ?» Boucena répond : «C’est Khomri. J’étais membre de la délégation qu’il dirigeait et qui s’est déplacée au Liban pour discuter de la création d’une filiale liée à l’édition.»
Le juge : «Pourquoi avez-vous déclaré que c’était un échec ?» Le prévenu : «Parce que Dar Al Farabi a refusé.» Le juge : « y a-t-il une relation entre Khomri et Dar Al Farabi ?» «Seul Dieu peut savoir (Allah A3lam)», lance le prévenu. Le juge : «Vous aviez déclaré lors de l’instruction que Khomri avait des relations personnelles avec Dar El Farabi et quand il a été nommé à la tête de l’Anep, il a voulu les ramener en Algérie. Niez-vous ces propos ?» Boucena hésite un peu puis dément avoir fait ces déclarations. «Vous partez au Liban pour négocier et vous me dites n’avoir pas été informé ?» lui demande le juge. Boucena : «nous voulions monter une filiale et pas pour acheter.» Le juge : «Pourquoi n’avez-vous pas exploité les droits d’édition et de vente achetés auprès de Dar Al Farabi ?» Boucena renvoie la balle vers Khomri. Interrogé sur l’achat de 10% des actions de la maison d’édition Hachette par la filiale de l’Anep Cidia, le prévenu dit ignorer tout sur cette participation, accusant au passage son prédécesseur : «Je n’ai pas été mis au courant de l’opération.»
Le juge revient à la charge : «Elles ont été achetées à 8,6 millions de dinars et vous les avez vendues à combien ?» interroge le juge et le prévenu répond : «A 250 000 DA…» Le juge : «En tant que directeur général adjoint, vous étiez au courant de tout.»
Le prévenu : «Ce dossier est passé par le conseil d’administration, présidé par Khomri, mais pas par l’assemblée générale.» La stratégie de négation adoptée par le prévenu agace le juge. «Vous aviez déclaré que l’entreprise était perdante. Comment l’avez-vous su ?» lui demande t-il. Le prévenu : «Oui elle a perdu, mais je ne connais pas les raisons.» Le juge réplique : «Lors de l’instruction, vous aviez reconnu votre responsabilité. Etes-vous en train de revenir sur vos déclarations ?»
Déstabilisé, le prévenu déclare : «Je ne savais pas que c’était une perte. En lisant sur le procès-verbal le montant de 8,6 millions de dettes, j’ai compris que les titres n’ont pas été édités.» Le juge : «Qui est responsable de cette perte ?» Le prévenu : «C’est le PDG.» «Vous étiez PDG et les livres étaient dans vos magasins. Pourquoi ne les aviez-vous pas édités et vendus ?» demande le magistrat, en haussant le ton.
Le prévenu continue à nier. Le magistrat : «Pourquoi aviez-vous augmenté, en tant que PDG de l’Anep, le capital d’une des filiales, en 2005 et 2006, alors qu’elles n’étaient pas actives ?» Boucena affirme que cette société «était fonctionnelle». Pour ce qui est de la filiale Anep-TDA, il explique : «C’est TDA qui a rompu le contrat sans donner les raisons.» Et de préciser : «La participation au capital par l’Anep a été restituée à la banque.» Le juge insiste sur la filiale Cidia et l’achat des actions de Hachette : «Vous aviez déclaré que c’était une perte. Comment l’avez-vous su ?»
Le prévenu : «Je savais que c’était une perte, mais je ne connaissais pas les raisons.» Le juge : «Qui selon vous en était responsable ?» Le prévenu : «Le directeur des finances et de la comptabilité.» Le juge se met à lire le contenu de certains documents devant lui : «Une somme de 50 000 dollars pour la traduction de 14 titres, expliquez-nous un peu…» lance t-il avant que Boucena ne l’interrompt : «J’ai hérité d’une situation catastrophique. J’ai écrit un rapport au Premier ministre et au président de la République.» Le juge revient sur l’achat des droits d’édition : «Vous les aviez-achetés à 8,6 millions de dinars pour les revendre à 250 000 DA. Comment expliquez-vous cette perte ?»
«Khomri a acheté au prix du marché et moi j’ai vendu au prix du marché»
Boucena : «Khomri les a achetés au prix du marché de 1999 et moi je les ai revendus au prix de mon époque.» Il cède sa place au directeur des finances et de la comptabilité, Mourad Absi, qui nie les faits qui lui sont reprochés. En 1999, lorsque Khomri a été désigné PDG, dit-il, «l’Anep était totalement effondrée. Avec ses conseillers, il a mis en place un plan de redéploiement, avec 4 filiales, Ipsofine spécialisée dans les sondages, l’Agence de communication et signalétique (ACS), Cedia, montée avec Hachette pour l’édition du livre et AME (agence de messagerie) et de diffusion du livre. La filiale entre Anep-TDA créée en 2001 a été dissoute en 2003, et les raisons ne m’ont pas été notifiées. Puis il y a eu des livres dont la date d’échéance pour les droits d’édition a été prorogée.»
Pour ce qui est de l’achat des droits d’édition, il affirme que sur les 356 titres dont les droits d’édition ont été achetés, seuls 154 ont été édités. Le reste étant «en stock ». Le juge : «Qui était chargé de la procédure d’édition de ces titres ?» Le prévenu : «Khomri et Labter, puisque c’est lui qui choisissait les titres.»
Le juge : « A qui incombe la responsabilité d’une telle perte ?» « A l’Anep», répond le prévenu. Le juge réplique : «Avec l’approbation de Boucena, Labter a laissé 3000 titres dépasser le délai d’échéance. N’est-ce pas une perte ?» Le prévenu : «Je ne sais pas. C’est peut-être dû au manque d’expérience dans l’activité du livre.» Le juge : «Vous étiez le financier et le comptable, qu’avez-vous fait ?» Le prévenu : «Je m’assurais que les documents de paiement soient signés par l’ordonnateur, qu’il y ai une attestation de service fait». Le juge : «n’avez-vous pas remarqué que le prix de l’achat des actions de Hachette était très important par rapport à celui de sa revente ?»
Le prévenu : «Je ne l’ai su qu’une fois devant le notaire et le chèque était déjà signé. J’ai dit à Boucena que le montant de l’achat était plus important que celui de la vente.» Le juge : «Vous aviez déclaré avoir refusé de signer sous la pression. Est-ce le cas ?» Le prévenu : «Ils ont ramené les PV du conseil d’administration et de son président. J’ai exécuté.» Le juge : «Boucena était-il au courant ?» Le prévenu : «Bien sûr !» Le magistrat appelle Boucena pour le confronter. «C’est lui qui m’a appelé pour me demander de ramener les chèques. Nous étions tous ensemble. Nous savions que le prix était élevé et je lui ai même dit que c’est impossible.»
Le juge se tourne vers Boucena et ce dernier persiste à nier. «Je n’y étais pas…» lance t-il tout énervé. «Boucena a-t-il gelé l’édition du livre en 2004 ?» demande le juge à Absi.
Ce dernier confirme. Le juge demande : «Boucena avait dit que les livres n’ont pas été vendus et qu’il aurait fallu se limiter à 500 titres seulement au lieu de 3000 en raison d’absence de réseaux de distribution et de politique commerciale. Est-ce le cas ?» Absi : «La situation que j’ai trouvée après le départ de Khomri n’était pas catastrophique. Nous avons même fait des bénéfices.» Le juge : «n’avez-vous pas constaté de dettes ?»
Le prévenu : «Ce ne sont pas des dettes, mais plutôt des créances.» Le juge appelle Lazhari Labter, responsable de l’édition (2001 à 2004), à la barre. Il explique que lorsqu’il est arrivé, il a trouvé une convention Anep-Hachette, avec des titres dont les droits d’édition étaient achetés. Khomri, alors PDG de l’Anep, l’avait chargé de l’édition et le choix de sa personne «ne reposait pas sur le copinage mais plutôt sur mon profil de journaliste, écrivain et poète». L’audience reprendra aujourd’hui. Salima Tlemçani

